En 2007, Lafarge investit massivement en Syrie. Sept ans plus tard, l'usine de Jalabiya tombait aux mains de l'État islamique. Entre ces deux dates, la direction du groupe avait pris l'une des décisions les plus controversées de l'histoire du capitalisme français : financer des organisations terroristes pour maintenir la production.
Le 13 avril 2026, le tribunal correctionnel de Paris a rendu son verdict. Lafarge SA — désormais filiale du géant suisse Holcim — a été reconnue coupable de financement du terrorisme, une première pour une personne morale française. Son ex-PDG Bruno Lafont a écopé de six ans de prison ferme avec incarcération immédiate. Un jugement qualifié d'« historique » par les ONG, qui ont porté l'affaire devant la justice depuis 2016.
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Le pari syrien : 680 millions de dollars
En 2007, Lafarge rachète au groupe égyptien Orascom une cimenterie à Jalabiya, dans le nord-est de la Syrie, à environ 150 km d'Alep. Après trois ans de travaux colossaux, l'usine est inaugurée en octobre 2010 pour un coût total estimé à 680 millions de dollars — le plus grand investissement étranger en Syrie hors secteur pétrolier.
Le marché syrien de la construction est alors en plein essor. À peine un an après l'inauguration pourtant, la révolution syrienne éclate. En quelques mois, le pays bascule dans une guerre civile dévastratrice. Toutes les entreprises étrangères plient bagage et respectent l'embargo international. Lafarge fait le choix inverse.
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Les paiements : un accord avec l'EI
Dès 2012, l'encadrement étranger est évacué en Égypte, pourtant la direction continue d'orchestrer l'activité à distance depuis Le Caire. Sur place, environ un millier de salariés syriens maintiennent la production dans des conditions de plus en plus dangereuses. Alors que l'État islamique étend son emprise sur la région, Lafarge met en place un système structuré de paiements via des intermédiaires, principalement Firas Tlass (PDG d'une filiale syrienne) et Amro Taleb.
Deux types de versements
Les paiements couvrent l'achat d'hydrocarbures et de matières premières auprès des groupes armés qui contrôlent les ressources locales, et des « droits de passage » pour permettre aux employés et marchandises de franchir les checkpoints jihadistes. Le montant total établi par le tribunal : 5,6 millions d'euros, versés à l'EI, au Front al-Nosra et à Ahrar al-Sham.
« Un véritable partenariat commercial avec l'État islamique »
— Isabelle Prévost-Desprez, présidente du tribunal correctionnel de Paris, 13 avril 2026⚠️ Note sur les montants : le tribunal français a retenu 5,6 M€. D'autres estimations, dont celles du DOJ américain, évoquent jusqu'à 13 M€ en cumulant l'ensemble des paiements et rachats de matières premières aux groupes armés.
En contrepartie, la cimenterie de Jalabiya a généré environ 70,3 millions de dollars de revenus pour Lafarge sur cette période. Lors du procès, la présidence du tribunal a relevé que les messages internes de Lafarge évoquaient non du « racket » — comme l'a soutenu la défense — or bien des « négociations » et des « accords ».
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Le drame humain des salariés syriens
Les témoignages des anciens ouvriers dépeignent un quotidien fait de menaces constantes. Certains devaient parcourir jusqu'à 300 km en zone de guerre pour percevoir leur salaire. Des enlèvements de salariés ou de leurs proches commencent dès 2012, un rapport interne à Lafarge en dénombrant au moins une douzaine.
En 2013, Yassin Ismaïl, employé depuis 2009, est arrêté par des jihadistes de l'EI et exécuté après plusieurs mois de captivité. D'autres salariés ont été enlevés alors qu'ils tentaient de retirer leur salaire en banque.
« On nous a dit de rester, que l'usine allait rouvrir. On a attendu des mois. Certains de mes collègues ont tout perdu — leur maison, leur famille, parfois leur vie. Et Lafarge nous a oubliés. »
— Témoignage d'un ancien salarié syrien de Jalabiya, procès de novembre 2025⚖️ Abandon judiciaire partiel
En janvier 2024, la Cour de cassation a écarté la mise en examen pour « mise en danger de la vie d'autrui », estimant que le droit du travail français ne s'appliquait pas aux salariés syriens. Pour les travailleurs et les ONG, c'est une injustice : le volet pénal sur les victimes directes a été laissé de côté.
La procédure pour complicité de crimes contre l'humanité — qui pourrait concerner directement les victimes — est disjointe et toujours en cours.
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Septembre 2014 : la chute
Le 18 septembre 2014, Lafarge évacue la cimenterie dans l'urgence face à l'avancée de l'État islamique. Le lendemain, l'EI prend le contrôle du site. Les millions versés n'ont pas suffi à protéger l'investissement. L'usine de 680 millions de dollars tombe aux mains des jihadistes et sera en partie détruite dans les combats ultérieurs.
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Une « affaire d'État » ?
L'un des aspects les plus troublants de l'affaire est la thèse défendue par Bruno Lafont lui-même. Dans une interview à Libération, il a affirmé que « les services français » auraient infiltré le groupe et que l'État aurait « a minima, encouragé » Lafarge à maintenir ses activités, le site de Jalabiya étant « vraiment un endroit stratégique pour la coalition antiterroriste et pour la France ».
🟢 La thèse de la « raison d'État »
Des cadres de Lafarge ont eu des contacts réguliers avec des agents de la DGSE. L'usine de Jalabiya servait de point d'observation sur les mouvements de Daech dans le nord syrien. Pour certains analystes, l'État français aurait au minimum toléré, voire encouragé, le maintien de l'activité pour garder un œil sur le terrain.
Bruno Lafont lui-même l'a affirmé en interview : « L'État savait. On nous a encouragés à rester. »
🔴 La réponse des juges
Le tribunal a balayé cet argument. Même si des informations de renseignement ont pu transiter par l'usine, cela ne constitue nullement une autorisation implicite de financer des organisations terroristes. Aucun État démocratique ne peut légalement donner un tel mandat à une entreprise privée.
En clair : la DGSE n'absout pas Lafarge. Le droit pénal s'applique, quelles que soient les convenances diplomatiques.
Des informations sur la localisation des milices terroristes auraient effectivement été transmises par les responsables de la sécurité de LCS aux services de renseignement français. Le tribunal a néanmoins estimé que ces éléments ne permettaient pas de conclure que Lafarge était « en mission patriotique ».
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Une décennie de procédures
2007–2010
Rachat et construction de la cimenterie de Jalabiya (680 M$). Inauguration en octobre 2010.
2013–2014
Paiements aux groupes armés (EI, al-Nosra, Ahrar al-Sham). Enlèvements et mort de Yassin Ismaïl.
Septembre 2014
Évacuation de la cimenterie. L'EI prend le contrôle du site le lendemain.
Novembre 2016
Plainte de Sherpa, ECCHR et 11 anciens salariés pour complicité de crimes contre l'humanité et financement du terrorisme.
Juin 2018
Mise en examen de Lafarge SA (personne morale) pour financement du terrorisme, complicité de crimes contre l'humanité et violation d'embargo.
Octobre 2022
Accord américain : plaider-coupable devant la justice US. Amende de 778 M$ — première poursuite pénale pour soutien matériel au terrorisme contre une multinationale.
Janvier 2024
La Cour de cassation valide la mise en examen pour complicité de crimes contre l'humanité — première mondiale pour une personne morale.
4 nov. – 16 déc. 2025
Procès devant le tribunal correctionnel de Paris pour financement du terrorisme et violation d'embargo.
13 avril 2026
Verdict historique. Lafarge SA reconnue coupable. Bruno Lafont condamné à 6 ans ferme. Incarcération immédiate. Appel interjeté.
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L'accord américain : 778 millions de dollars
En octobre 2022, avant même l'ouverture du procès français, Lafarge SA et sa filiale syrienne ont plaidé coupables devant un tribunal fédéral américain à New York. C'est la première poursuite pénale pour soutien matériel au terrorisme dans l'histoire du droit des affaires américain.
« Au cœur d'une guerre civile, Lafarge a fait le choix impensable de mettre de l'argent entre les mains de l'EI pour continuer à vendre du ciment. »
— Breon Peace, procureur fédéral américain (EDNY), octobre 2022Les sanctions financières ont atteint 777,78 millions de dollars — réparties entre amendes pénales et confiscation. En cumulant cet accord avec le jugement français, l'affaire Lafarge établit un double précédent mondial : une multinationale peut être poursuivie pénalement, sur plusieurs continents, pour avoir financé des organisations terroristes dans le cadre de ses opérations.
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Le verdict du 13 avril 2026
Le tribunal correctionnel de Paris a condamné Lafarge SA à l'amende maximale légale (1,125 M€ pour financement du terrorisme) ainsi qu'une amende douanière de 4,57 M€ pour violation des sanctions financières internationales.
Condamnations individuelles
Bruno Lafont
Ex-PDG de Lafarge
6 ans ferme — incarcération immédiate — appel
Christian Herrault
Ex-DGA opérationnel
5 ans ferme — incarcération immédiate
Bruno Pescheux
Directeur de LCS
5 ans ferme — 225 000 € d'amende
Firas Tlass
Intermédiaire syrien (absent)
7 ans ferme — 225 000 € d'amende
La présidente du tribunal a souligné que les versements de Lafarge avaient contribué à la préparation d'attentats terroristes, notamment ceux de janvier 2015 en France (Charlie Hebdo, Hyper Cacher). Elle a qualifié les faits de « gravité extrême » et décrit un « choix purement économique, ahurissant de cynisme ».
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Portée et précédents juridiques
Pour Anna Kiefer, juriste de Sherpa, il s'agit d'« un jugement historique, appelé à faire jurisprudence ». C'est la première fois en France qu'une entreprise est condamnée, en tant que personne morale, pour avoir financé plusieurs organisations terroristes.
🏛️ La procédure pour crimes contre l'humanité — à suivre
Ce procès ne concernait que le volet financement du terrorisme et violation d'embargo. La procédure pour complicité de crimes contre l'humanité — validée en janvier 2024 par la Cour de cassation, une première mondiale pour une personne morale — fait l'objet d'une information judiciaire distincte, toujours en cours. Si elle aboutit à un procès, elle constituerait un tournant encore plus décisif dans le droit pénal international des affaires.
En combinant l'accord américain de 2022 avec le verdict français de 2026, l'affaire Lafarge envoie un signal sans ambiguïté au monde des affaires : le maintien d'activités commerciales dans des zones de conflit au prix de financements de groupes terroristes ne peut rester impuni, quelle que soit la nationalité de l'entreprise ou le territoire où les faits se sont déroulés.
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Ce que ça change vraiment
On aurait tort de réduire l'affaire Lafarge à un simple fait divers judiciaire. Elle pose une question de fond qui dépasse largement une usine en Syrie : jusqu'où une entreprise peut-elle aller pour protéger son investissement ? Et qui est responsable quand elle franchit la ligne ?
💬 Ce qui me frappe dans cette affaire
Les salariés syriens ont payé le prix fort — certains de leur vie — pendant que des dirigeants à Paris et Le Caire optimisaient leurs marges. Et quand la justice française a voulu les protéger (mise en danger d'autrui), la Cour de cassation a répondu que le droit du travail français ne s'appliquait pas à eux. On a condamné l'entreprise pour terrorisme, sans pour autant condamner l'entreprise pour avoir mis en danger ses propres travailleurs. C'est la limite douloureuse de ce verdict, pourtant historique.
Le vrai tournant ne sera pas cette condamnation. Ce sera le procès pour complicité de crimes contre l'humanité, toujours en instruction. Là, on ne parle plus d'amendes et de prison pour des dirigeants — on parle de savoir si une multinationale peut être jugée comme complice des pires atrocités commises en temps de guerre. Ce sera ça, le précédent qui comptera pour les décennies à venir.
Un signal pour toutes les multinationales en zones de conflit
En cumulant la condamnation française (2026) et l'accord américain (778 M$, 2022), le message est sans ambiguïté : le droit pénal ne s'arrête pas aux frontières, et l'ignorance des dirigeants n'est plus une défense valable. Des entreprises présentes en Ukraine, au Sahel, au Myanmar ou au Soudan lisent ce jugement avec attention.
L'affaire Lafarge a aussi mis en lumière un vide béant dans le droit international des affaires : quand une entreprise opère dans une zone où l'État a disparu et où des groupes armés font la loi, quelle est son obligation ? Partir ? Rester et subir ? La réponse judiciaire est désormais claire. La réponse éthique l'était depuis le début.
La zone grise, elle, demeure entière. Entre la multinationale qui finance délibérément des bourreaux et celle qui se retrouve prise en étau dans un conflit qu'elle n'a pas provoqué, il existe une infinité de situations intermédiaires que ni le droit pénal ni la morale ne tranchent facilement. Que fait une entreprise qui emploie mille familles locales quand les hommes armés arrivent ? Qui paie le prix de la vertu, quand fermer l'usine signifie laisser mille salariés sans revenus en zone de guerre ?
⚠️ La question qui reste ouverte
Ce que le jugement Lafarge ne règle pas — et ne pouvait pas régler — c'est la question de qui décide, et au nom de quoi, qu'une entreprise doit partir plutôt que de composer avec l'inacceptable. L'État français savait. Les actionnaires voulaient leur retour sur investissement. Les salariés syriens avaient besoin de leur salaire. Dans ce triangle impossible, la direction de Lafarge a fait le pire choix. D'autres, dans d'autres conflits, font des choix tout aussi discutables — en toute impunité, pour l'instant.
Le vrai héritage de cette affaire ne sera pas la peine de Bruno Lafont. Ce sera la question qu'elle pose à chaque grand groupe présent en zone de tension : jusqu'où êtes-vous prêts à aller — et avez-vous une réponse honnête à cette question, avant que les juges ne vous la posent à leur tour ? L'affaire Lafarge n'est pas l'histoire d'une exception. C'est le miroir tendu à un système économique mondial qui n'a toujours pas décidé si la dignité humaine était une contrainte ou une valeur. Ce choix-là, aucun tribunal ne le fera à notre place.